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Dans l'ombre et le silence, comme des vaisseaux chargés de trésors, les rêves remontent des profondeurs insondables. Si je me laisse envahir c'en sera fini ; mais l'image la plus récente m'est douce.
Cette idée obsédante, ce souvenir limpide qui coule de mes yeux, ce douloureux bonheur, c'est toi ; cette brûlure et son cataplasme, la douceur de ton regard ; cette faille au c½ur ton sourire ; ton absence, le poison insinué dans mes veines, et l'espoir son antidote. Comment te dire ?...
Je t'écris pour te dire, à toi qui ne liras jamais ces lignes..
Aujourd'hui je flâne, d'une façon que la vie ne m'a plus permise depuis longtemps ; la vie dans ce qu'elle se compose d'événements superposés et de chemins de traverse coupant la voie principale sur laquelle on s'est – on nous a – engagé. Sur la route autant d'étapes, autant de détours que d'événements.
C'est l'égoïsme de chaque individu pris isolément qui est émouvant, bien plus que ne le sera jamais l'apparente dualité, la fausse unité, l'utopique symbiose des couples. Dans chaque geste se dessine un destin, chaque attitude est lourde d'une route. Chaque être est inaccessible : faut-il le regretter ou célébrer cette richesse ?
Je flâne et deviens témoin : je ne me confie qu'à moi, et à l'indiscrète et impersonnelle danse de mon stylo sur le papier. C'est dans la caresse de l'encre que renaît l'essence des êtres croisés. Mais ce ne sont déjà plus les mêmes : ce sont d'autres êtres, des images floues, des souvenirs paresseux, des souvenirs. Ces êtres que je m'étais appropriés ne m'appartiennent plus dès l'instant où je les restitue ; mais c'est un dépouillement nécessaire : qui pourrait vivre avec un tel poids ?
Je voudrais parfois avoir besoin des autres ; mais je n'en ai que l'illusion. Il n'existe aucun lien naturel entre les vivants ; et l'affection que d'autres leur portent parfois me frustre jalousement de ceux que j'ai noués avec quelques êtres chers. Je voudrais qu'ils n'appartiennent qu'à moi, et leur appartenir de toute mon âme. Ce sont des liens que j'ai choisis librement, ou dans cette illusion : je les veux exclusifs.
De la foule où je marche à contre-courant il n'est pas un seul visage dont je me souviendrai encore demain. L'insistance de mes regards est presque l'expression d'un malaise, mais aucun visage ne se gravera dans ma mémoire. Pourtant si je n'avais pas cette faculté d'oubli, comment pourrais-je encore ouvrir les yeux et voir ?
Tu es un songe creux, solitude ; tu te nourris de tes propres enfants. Tu es une caisse de résonance qui se remplit de l'écho des illusions individuelles : l'illusion qu'à certains moments privilégiés on peut n'être plus seul ; se rejoindre en un point sublime et éphémère. La plus grande illusion est celle du partage. Nous n'avons en commun que nos solitudes, pauvres âmes égarées, déliées, sans espoir de rejoindre un jour le magma originel. Il faut assumer sa nature cependant pour ne pas se dessécher !
Parfois je reste des heures au fond d'un café : le ballet des inconnus qui se connaissent, le bruit des machines et la musique m'ont assuré que j'étais vivant bien plus que les mots mourant sur le papier figé. Un plaisir ou une douleur pour sentir quelque chose ! Car la haine ni l'amour à sens unique n'ont la pesanteur suffisante.
Plusieurs heures au fond de ce café je me suis blotti dans l'indifférence des autres, qui seule encore pourrait me faire croire que nous sommes en vie (vivant plutôt qu'en vie : l'adjectif verbal est la marque d'une action en train de se dérouler, la locution est celle d'un état. Et puis changer le texte c'est le rendre vivant aussi, se l'approprier, vous avez le droit de ne pas le lire, de le changer, de le lire autrement).
Puisqu'il y a la vie et tout à vivre il ne devrait pas y avoir de fin. Pas de fin mais un rendez-vous : à te revoir au début de l'histoire. Parce qu'il y a la vie, il faudrait brûler tous les livres. Je devrais apprendre à dire et cesser d'écrire. Je devrais me souvenir au moment où j'en aurai besoin devant toi que j'aime la vie, que je veux être sincère et que l'amour vrai n'est que bonheur simple de ressentir qui ne demande rien en retour. Mais justement devant celle qui devra savoir je ne saurai plus ; j'oublierai ce que j'aurais mûri dans mon c½ur, je laisserai s'évanouir la légèreté de mon amour, encore une fois, le bonheur simple d'aimer, l'envie folle d'offrir.
On n'apprend rien de ses défaites.
Alors quand tu me diras que tout cela ne compte pas vraiment, que c'est le délire sentimental d'un exalté qui aura oublié demain les sentiments qu'il étale avec tant d'impudeur, quand tu me diras qu'il faut plus de temps pour aimer ou alors pas de temps du tout, qu'on aime ou pas et c'est tout, je n'aurai d'autre solution que de retomber. Et cette blessure même de ton indifférence me sera chère, tout ce qui me viendra de toi, fût-ce le mal le plus profond, me sera cher. Et je croirai posséder la force qui renverse les montagnes. Et je penserai que tout est possible. Cycle infernal où je m'en irai conscient. Celle qui m'aimera brisera le cercle... Mais avant accomplir ma tâche, payer ma dette sans doute...
Bien sûr j'attends tout de toi qui n'es pas là encore, je t'espère immensément, je prie le ciel qu'hier encore je croyais vide pour que tes sentiments répondent aux miens comme un écho au front immobile d'un roc millénaire, conscient de l'illusion. Tu auras ce pouvoir impossible à porter de m'accorder le droit au bonheur. Tu tiendras dans tes mains ouvertes l'espace infini de mon bonheur.
C'est encore cet amour qui souffre. Je t'aimerai et ce sera le plus cadeau que la vie puisse me faire ; mais je ne saurai pas quoi en faire. Je voudrai que tu le saches, inexorablement, que le monde entier le sache, et que ça te réchauffe le c½ur. Je t'appelle de tout mon être, toi qui ne rirais pas. Toi qui refermerais tes bras sur moi. Moi dont la vie n'est qu'une suite de points de suspension, j'invente des prières en une langue inconnue pour des dieux invisibles auxquels je vendrais mon âme ; et je te cherche par-delà le doute, et je t'espère au-delà des apparences.
La première fois que je t'ai vue j'ai su. Le temps se plie et se déplie, l'impossible se joint au réel. Peut-être n'est-ce pas mon destin que j'écris. La première fois que je t'ai vue j'ai su. Tu es venue au moment où je ne t'attendais plus, au moment même où commençait à s'exprimer la méfiance. C'est toi qui me fais découvrir l'attente et le doute, l'effrayante angoisse de l'attente ; tu habites chacune de mes pensées, chacune de mes secondes. La vie se traîne comme entre parenthèses loin de toi depuis que j'ai appris l'attente. C'est toi qui donnes son sens à ma vie. Hors de toi rien n'est vrai, rien n'a d'importance, hors de toi je retiens mon souffle et ne vis pas réellement. Et ton sourire fugitif croisé au hasard de ces visages rencontrés a illuminé mes jours de fausses lueurs ; je sais que tu es quelque part et qu'il me faut encore de la patience. Il me faut encore cet effort pour trouver des phrases banales dans les conversations alors que je crève de cet amour qui ne demande qu'à éclater en gerbes de cris. La patience de retenir cette main qui ne m'appartient plus et voudrait prendre la tienne, déjà, maintenant, tout de suite, et tout mon être élancé vers toi qui rêve de te serrer entre mes bras de paille...
J'aime la franche douceur de ton regard. J'aime le sourire qui illumine ton visage et me fait perdre pied. J'aime tes cheveux dans ton dos où je veux confondre mes doigts impatients. J'aime tes mains. Dès que je t'ai vue, j'ai su.
Je voudrais que tu me regardes avec ces yeux brillants qu'on ne pose que sur les êtres chers ; les gens qu'on aime, un peu, seulement, qu'on aime bien peut-être, qui rassurent, dont on cherche le regard ou la présence. Ces gens présents même quand ils sont absents, qu'on emmène avec soi... Je voudrais une petite place au fond de ton c½ur, être celui auquel tu penserais ces soirs d'hiver où l'on se sent abandonné à soi-même. Je serai là. Je serai ça pour toi.
Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part...